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L’ÎLE DES ESCLAVES
théâtre-création du Théâtre 95
Les Contemporains de leur temps
du mardi 17 au mercredi 25 octobre
et du mardi 7 au vendredi 24 novembre
DU MARDI AU SAMEDI À 21H SAUF
LE JEUDI À 19H30
MATINÉES LE MARDI (SAUF LE 7 NOVEMBRE)
ET LE JEUDI À 14 H 30, LE DIMANCHE À 16H
RELÂCHES LUNDI, SAMEDI 11 ET LE DIMANCHE 12 NOVEMBRE
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Arlequin et son maître Iphicrate ont fait naufrage. Ils échouent sur une île dont Arlequin connaît les moeurs : les esclaves y deviennent maîtres et les maîtres valets. Le gouverneur de l’île, Trivelin, ne tarde pas en effet à confirmer l’intuition d’Arlequin : il s’agit de guérir les maîtres de leur orgueil en leur faisant vivre une sorte de psychodrame au terme duquel ils sont censés prendre conscience des excès de leur pouvoir et de leur égoïsme.
«Il faut que tous ces hommes repassent par le moment de la tendresse où les partenaires se donnent le pardon réciproque, se reconfirment mutuellement leur humanité comme pour la refondation de l’inégalité sociale…»
MICHEL DEGUY, La Machine matrimoniale ou Marivaux
LUMIÈRE ET COLLABORATION ARTIST IQUE
GÉRARD POLI RÉGIE FABRICE BIHET
AIDÉ DE GUILLAUME LE SAGE
AVEC FRÉDÉRIC CONSTANT, MATTHIEU MARIE -
LUCE MOUCHEL - CATHERINE PIETRI - PIERRE POIROT |

Luce Mouchel, Frédéric Constant et Matthieu Marie
Photo Jean Piard |
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Ils ont fait naufrage. Ce naufrage bien sûr est un symbole. C'est la tension même du rapport maître/esclave qui est à l'origine du naufrage. Car une société qui repose sur une telle inégalité, ça ne tient pas la mer. Et pourtant, dans la fiction, c'est un vrai naufrage ! Ils arrivent sur une île. Cette île bien sûr est un symbole. C'est l'espace de l'impossible, de l'imaginaire, de l'expérimentation. Car le monde où nous sommes, ça ne se renverse pas comme ça. Et pourtant, dans la fiction, c'est vraiment une île !
Tout est à l'avenant dans L'Ile des esclaves . On dirait que c'est fait pour qu'on n'y croie pas. Et pourtant, dans la fiction, tout est vrai. La peur est vraie, la rancune est vraie, la souffrance est vraie, mais aussi les remords sont vrais, la contrition est vraie, la réconciliation est vraie. Et le désir est vrai, qui circule et tourne d'un personnage à l'autre, sans pouvoir se poser. C'est peut-être même ce qu'il y a de plus vrai. Marivaux a, semble-t-il, voulu écrire une utopie sociale et non pas, comme il le fait souvent, une dissection des affects et de leurs trahisons dans le langage. Mais, à croire que c'était plus fort que lui, il a tout de même fait ça, aussi.
Que se passe-t-il quand les rôles s'échangent, quand ceux qui se considèrent – à juste titre – comme des victimes ont soudain le dessus ? Jusqu'où peuvent-ils aller ? Jusqu'au bout ? Jusqu'à devenir des bourreaux ? Peut-être... Est-ce que c'est une comédie ? Oui, incontestablement. Mais une comédie à la Shakespeare, avec jeux de mots à double fond, travestissements du pouvoir et de l'impuissance, sous-entendus en miroir et illusions perdues. Est-ce que c'est une tragédie ? Oui, sans doute, car, à la fin des fins, les victimes cèdent le pouvoir de bonne grâce contre quelques promesses qui ne coûtent rien, plus effrayés sans doute de s'être vus si semblables à leurs maîtres que de reprendre leur vie de tourments.
La scène est une île, donc. Eh bien, oui, rien d'autre, ou presque, que la scène. On a échoué là Dieu sait comment, et impossible d'en sortir tant que le processus n'est pas achevé. Parce que rien n'est peut-être plus vrai dans cette fable que l'instant halluciné de la révélation et parce que le théâtre aussi est toujours un peu une question de vie ou de mort, un rêve sans durée aux effets infinis, il s'agit d'aller vers ce qui, comme un naufrage, surgit et s'impose, vers les conditions de l'excès avec les moyens du dénuement. Le spectacle est aussi comme une esquisse tracée d'un seul geste, comme un esquif mis à l'eau tel quel : quelques lambeaux de voilure, une chaise, une bouteille, quelques projecteurs à vue, quelques autres plus discrets, des costumes de fortune, cinq acteurs au pied marin – e la nave va !
Xavier Maurel
Nos classiques ne sont pas nos contemporains, mais ils ont été les « ontemporains de leur temps ». Aussi les mises en scène que nous en proposons visent à rendre le plus claire et audible une parole qui trouva d’abord sa force dans un contexte donné. Dans cette comédie sociale en un acte de Marivaux qu’est L’Île des esclaves, c’est l’idée d’une race des maîtres qui est mise à mal – en fait l’ordre féodal, traditionnel et l’aristocratie – au profit de conditions sociales arbitraires, qui se revêtent et s’échangent comme des habits (des habitus, dirions-nous aujourd’hui !) ou de noms, Iphicrate devenant ici Arlequin. Un optimisme qui est celui des Lumières mais qui en contredit aussi certains pressentiments s’exprime dans ce chef-d’oeuvre d’une rare élégance que Sainte-Beuve qualifia de « bergerie révolutionnaire », car le maître, loin d’être mauvais bougre, révèle un bon naturel que son ancienne « condition supérieure » altérait. De même les maîtresses comprennent enfin, et de l’intérieur, ce qu’enduraient leurs servantes… Alors chacun fait amende honorable et l’on sortira sans doute de cette île, avec bien du repentir et d’excellentes promesses. Cet optimisme est prérévolutionnaire, à tout point de vue, c’est-à-dire qu’il pressent peut-être la Révolution, mais qu’il se situe avant elle, incontestablement. La mise en scène de Xavier Maurel donnera pleinement à entendre cette oeuvre utopique, singulière dans le monde théâtral de Marivaux.
Pierre Corcos
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