Théâtre 95 de Cergy-Pontoise

 

 

Grande Vacance
texte et mise en scène de Joël DRAGUTIN

REVUE DE PRESSE
 

affiche Grande Vacance  

Qui dira le chagrin des classes moyennes? Joël Dragutin, qu'on retrouve si volontiers avec Grande vacance. Dans une scénographie qui persifle le kitch de l'évasion publicitaire (le sol bleu offre aux pas des acteurs de minuscules montagnes à gravir, à moins qu'il ne s'agisse d'un vaste canapé design où se lover, en proie aux molles délices du "cocooning"), l'auteur, qui met en scène, réaffirme, au fil de dialogues coupants, son inlassable appétit de dénonciation d'une idéologie consumériste au bord de l'implosion. Ils sont neuf à seriner des mots qu'on entend partout, à se morfondre, à s'enivrer du dégoût d'eux-mêmes jusqu'à plus soif. On repère la jeune mariée qui veut sortir en boîte et son mari empêtré dans les jeux vidéo; la Bovary de cuisine high tech au conjoint cavaleur ; le naturopathe inhibé par ses chakras; l'exilée russe ayant accouché d'une fille anorexique ; le créatif hédoniste; la cadre sup' folle de solitude. L'ouvre, âprement chorale, signifie à l'emporte-pièce que la fête va finir, et quel sens cela a-t-il de vivre ainsi sans plus rien à désirer, sinon une paire de souliers de chez Prada? Il tape fort, Dragutin. Le miroir qu'il tend a vocation cathartique.
Jean-Pierre Léonardini, L'Humanité

 

Portrait de groupe avec névroses
Le dramaturge Joël Dragutin réveille les héros de la middle class de leurs rêves de bonheur formaté. Tendre et percutant.
Ils se retrouvent pour un mariage, embrayent sur un Jour de l'an, glissent vers des anniversaires en série... Parachutés dans un futur proche (+ 15/20 ans), les antihéros de la middle class (80 % d'entre nous) enchaînent fête sur fête et se transforment en hérauts de la France médiane, sous la plume percutante de Joël Dragutin, dramaturge pourfendeur des mythologies contemporaines. On les avait fait saliver sur un bonheur en Technicolor, simple comme une pub Ricorée, et ils avaient succombé à l'euphorie du consommateur-payeur. Quinze ans après, ils reviennent de vacances la langue un peu pâteuse, consomment comme on se console, le désir en vacance. Conglomérats de solitudes pris dans une suite de sauteries formatées, qui attendraient presque la catastrophe, pour réesquisser des utopies collectives. Portraits robots.
Elyse et Franck : ses copines pensent qu'elle est plus belle que lui, mais "comme tout le monde le trouve sympa, ça compense un peu..." Buste triomphant, croupe ondulante, Elyse s'est concocté un bonheur i-dy-lli-quement matérialiste. Prénom des enfants, couleur du papier peint... Elle a tout planifié, et ça tombe bien, parce que son Franck est bien trop occupé à batailler sur sa console avec le 18e level d'Apocalypse 2012.
Virginie et Philippe : amateur de bonne chère, il aurait voulu être skipper et se retrouve agent immobilier quadragénaire. Il a l'amour amer et le verbe lapidaire, se répand en aventures éphémères et visionnages de pornos sans chair. Virginie qui se rêvait femme de marin au long cours, se laisse offrir une salle de bains en mosaïque verte et des vacances Degriftour pour se distraire.
Anne : directrice des ventes chez Lustucru, elle est la mère "célibattante" d'un môme qu'elle élève par téléphone. Tout juste le temps de culpabiliser et de rêver d'un homme pas trop macho ni trop gentil, pas trop lointain ni trop proche...
Svetlana : elle est tombée sur un french lover qui se payait une Russe et l'a plaquée pour une Black américaine. Destinée à être concertiste, elle rêvait d'amour et d'Occident, et se réveille expat', mère célibataire, prof de musique pour "sauvageons".
Pauline : post-teen rebelle un peu suicidaire, un rien anorexique, la fille de Svetlana vénère José Bové, Noir Désir et I Am, fume pétard sur pétard et place ses aînés face à leur bonne conscience.
Pierre : naturopathe paternaliste, il se la joue philosophe mais ressemble à un technico commercial qui spéculerait sur les pathologies de la société et les modes zen-orientales. Il distribue du bonheur en branche mais n'en a pas un gramme sur lui: sa vie affective est un conflit généralisé.
Martin : il se veut spectateur éclairé de tout ce petit monde, fait de la com' dans le culturel, cultive mondanités et ambiguïtés. Il voudrait être homo et hétéro, parisien et tiers-mondiste... genre intello-bobo qui vit à droite et vote à gauche.
Cathy Blisson, Télérama, 13 mars 2004

 

ONZE MARS 2004. La date figure depuis plusieurs semaines sur mon agenda. Impossible de me désister j'ai promis d'être là pour la première de «Grande Vacance», la nouvelle création de Joël Dragutin, le directeur-auteur du Théâtre 95 de Cergy. Et pourtant ce soir-là, après les attentats meurtriers de Madrid qui ont eu lieu le matin même, je n'ai envie que d'une seule chose: dormir, enfouir la tête sous l'oreiller et oublier ce monde absurde, violent, injuste...
Mais ma place est réservée. Allez j'y vais. Le coeur n'y est pas, mais après tout une petite pièce ne peut pas me faire de mal. J'avais oublié alors à quel point le théâtre, quand il est bien fait, peut être le miroir de notre société.
Le monde qui nous environne, les raisons qui font que nous en sommes là... On a tendance à l'oublier mais c'est souvent sur la scène d'un théâtre que se trouve un début de réponse à nos questions.
De fêtes en fêtes, et de doutes en doutes.
Pour le vérifier, rendez-vous d'ici au 3 avril au Théâtre 95. Vous y croiserez Elyse, Franck, Martin, Anne, Pauline, Pierre... des gens comme vous et moi soucieux de leur bonheur, qui s'étourdissent de fêtes et de vacances, qui consomment voitures, portables, ordinateurs... bref tous ces merveilleux jouets de la société
d'abondance. Conditionnés pour penser que le progrès est synonyme de bonheur et que rien ne peut leur arriver dans ce monde plein de richesses, ils jouent le jeu, dansent, rient, s'amusent...
Et pourtant... la pièce démarre et le doute s'installe. Nos neuf personnages vont certes de fêtes en fêtes, mais aussi de doutes en doutes. « Aujourd'hui tout m'écoeure », lâche Philippe au mariage d'Elyse et de Franck. « Moi je commence mes journées en sprint et je les termine en marathon », reconnaît une autre.
Etrange réaction, car tout devrait bien aller. Les buffets regorgent de victuailles, ils ont appris à danser la salsa, ils vivent dans un quartier branché, font des thalassos et quatre voyages par an... Pourquoi alors ce sentiment de trop-plein ?
Comme nous, ils vont le découvrir peu à peu. « Je ne supporte plus ces fêtes obligatoires », avoue l'un. « Il y a des jours où j'ai envie de tout plaquer », reconnaît un autre. « Vous ne trouvez pas qu'il y a vraiment quelque chose de pathétique dans cette quête obsessionnelle du bonheur ? », interroge un troisième.
Petit à petit c'est bien une « grande vacance » qui s'installe au coeur de leurs aspirations. Que faire alors ? Commencer par se demander pourquoi nous n'avons plus d'entrain, ni de désir. Se parler aussi, mais vraiment. Simplement pour comprendre ce qui nous arrive.
Avec, heureusement, beaucoup humour, Joël Dragutin nous bouscule. On reçoit son
propos comme une claque dans la figure. On rit aussi de notre ridicule. On en sort enfin en se disant qu'il faut vraiment qu'on fasse quelque chose avant que cela ne se termine mal, très mal.
Juliette Corda, Le Parisien du 17/03/2004

 

Ils ne sont pas si fréquents les spectacles qui scrutent nos mythologies contemporaines. Depuis le franc succès de La Baie de Naples, en 1985, Joël Dragutin a un nez de chien truffier pour les bons sujets de théâtre. Géographe hors pair de cette époque bouffie de marketing et de rentabilité, il envoie dans le décor neuf individus en « vacance » de désirs, de projets collectifs et d’utopies (…). Le Directeur du Théâtre 95 étale le spectacle du vide et de la solitude en sept scènes judicieusement agencées. Tout sonne juste dans cette parenthèse désenchantée : le décor, la musique et la mise en scène servie par des acteurs épatants (…). Une pièce sur le désir et le devenir qui laisse le spectateur heureux et pantelant face à lui-même. 
A Nous Paris, semaine du 15 au 21 mars

 

 

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saison 2003 - 2004