Théâtre 95 de Cergy-Pontoise

 

SYLVIE OLLIVIER & MARC HENRI BOISSE

TATIANA VERDONIC

DAVID AYALA
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Tant d'Espace
entre nos Baisers

affiche
Texte et Mise en scène
de Joël Dragutin

Décor Michel Jaouen
Lumières Fréderic de Rougemont

avec Sylvie Ollivier, Marc Henri Boisse, Tatiana Verdonic, David Ayala

création 1993

  EXTRAITS DE PRESSE

 

LANGUE MORTE ET RIRES VIVANTS
Un théâtre de l'aliénation

"Joël Dragutin est traversé d'une ambition folle: saisir la société présente, et la mettre en scène. Pour réaliser cet ambitieux dessein, il utilise les moyens propres au théâtre, sa matière première: le langage. L'hypothèse guidant son travail consiste en ceci que l'aliénation, la perte des valeurs et des utopies, le vide idéologique, le triomphe du mercantilisme, la loi du marché, le reflux individualiste et l'hédonisme ambiant se traduisent surtout par des phénomènes de langage... D'abord certains mots, comme des stéréotypes, reviennent plus souvent, symptômes d'une situation socio-économique. Ensuite, le ~erbalisme s'étend, signe que le langage troque sa fonction référentielle, ou expressive, pour une fonction phatique (je communique pour m' assurer que je communique, voire je communique pour communiquer) par quoi le sens n'accroche plus les êtres, et les êtres ne sont plus accrochés au sens. Enfin, la parole se durcit en langue de bois, c'est-àdire série de formules passe-partout colmatant les trouées des problèmes non résolus, masquant les vraies contradictions sous un consensus trompeur. Si la langue est ce par quoi nous nous représentons le monde pour agir sur lui, les "maladies collectives" du langage témoignent d'une société bloquée, d'une démission de la volonté collective. Pour appréhender les pratiques langagières de son époque, Joël Dragutin s'aide de l'énorme, de la fantastique mémoire classificatrice que les ordinateurs modernes nous donnent. Dans le précédent spectacle, le Chant des signes (sur les langues de bois du pouvoir moderne), Dragutin et son équipe avaient "scannerisé", stocké une quantité im|pressionnante de documents, revues, discours, etc. pour déceler une " novlangue " (le mot est d'Orwell) dont la classe politico-médiatique fait un abondant usage, berçant ainsi l'opinion publique par des réponses qui n'en sont point. Ce travail préparatoire à la mise en scène croisait le théâtre de Bezace et Benoît (cf. Ieur série de spectacles les Mots et la politique) et différents essais sur les langues de bois contemporaines. De la même façon, la Baie de Naples enregistrait les propos de table "middle-class" et mettait en évidence une sous-culture du "bonheur en boîte". Quant aux clichés de la réussite et de la publicité, ils trouvaient dans Eau de Cologne leur ironique creuset. Mais cette trilogie ne pouvait suffire à Joël Dragutin, dont la thèse pessimiste est que la sphère du privé elle-même, où se déploie la vie sentimentale, est investie par le matraquage publicitaire, les mythologies dégradées de l"'american way of life", les rêves en toc des soap opéra télévisés. Pire, même l'inconscient, la partie la plus intime de soi, serait conditionné, aliéné, par les machines à rêves de l'industrie du spectacle. Dès lors, il fallait (en appliquant les mêmes méthodes d'investigation) se pencher sur l'état de l'amour dans le monde post-moderne et à l'" ère du vide " (cf. I'essai de Gilles Lipovetzky): Tant d'espace entre nos baisers ' naquit de cette amère hypothèse que le sacro-saint Couple (de notre tradition romantique) n'était plus un îlot épargné, salvateur, dans l'océan du non-sens. L'une des caractéristiques de l'écriture de Joël Dragutin, outre qu'elle se nourrit essentiellement des automatismes aliénés du langage, est qu'elle ne se met en branle qu'une fois toutes les thèses critiques sur la société moderne bien posées, et emboîtées les unes dans les autres. Qu'il serve de fondation concrète ou alors de blanc-seing inducteur, le soubassement théorique, de type psycho-sociologique, s'avère ici fondamental. Et le jaillissement de l'écriture semble être à ce prix, nécessitant par là même une étroite collaboration intellectuelle avec des chercheurs. Point de véritable dialogue dans ce théâtre de la pseudocommunication, ni de monologue qui ne soit une mise en spectacle (références nombreuses à Guy Debord) hystérique ou mégalomane de soi-même. La pathologie du paraître interdit autant l'écoute de l'autre que celle de sa propre intériorité. Pas de personnage charismatique non plus, de héros moderne, chez ces anonymes revêtus de leur socio-style, tout comme les personnages de Nestroy incarnaient des types sociaux. Parfois leur fonction les caricature, ainsi qu'on le voit chez Courteline, souvent leur moi d'emprunt, leur "faux Self" leur tient lieu d'identité. Enfin pas d'intrigue linéaire, d'action palpitante, cathartique, justement parce que l'Histoire a fait mine de s'arrêter dans cette civilisation qui semble vouloir à jamais remplacer le changement par la variété... Il ne se passe rien pour ces anti-héros: alors, serions-nous dans un théâtre de l'absurde ? Pas vraiment, si l'on veut bien admettre que le postulat métaphysique, à la façon de Beckett, fait ici défaut. Nous évoluons dans un théâtre critique, proche dans sa dénonciation de "l'enfer capitaliste" de celui de Bond; avec cette différence que Marx a été ici revisité par Debord, Vaneigem, Baudrillard... Dépossédés de leur intériorité, d'un projet authentique à l'égard d'une société qui les aliène, les personnages de Tant d 'espace entre nos baisers se payent littéralement de mots. Ils se croisent sans jamais se rencontrer, confondent la réussite et l'amour, les choses et les êtres, le monde réel et l'univers médiatique, le public et le privé. Dès lors, par cette confusion, ils ressemblent fort aux amusants pantins des films surréalistes que nous devons à Bunuel. Ce théâtre fonctionne comme une mécanique de précision, mais qui s'est endiablée et produit, au final, un couac. L'aliénation est l'autre mot donné à la folie. La folie de notre temps."

Pierre Corcos

2 - Pierre Corcos a collaboré à Tant d'espace entre nos baisers en tant que dramaturge.
Sur le Chant des signes, voir Théâtre/Public N° 109, janvier 93.

 

 

L'EROS POST-MODERNE

"Lorsque le sociologue Max Weber parlait du "désenchantement", il s'interrogeait sur le sens du vaste processus qui accompagne, dans notre civilisation, le progrès scientifique et technique, chassant le magico-religieux au nom et moyen de la rationalité. Et certes, l'Amour était nimbé de mythes, comme le montre Denis de Rougemont, son vocabulaire dérivait de la religion d'abord, ainsi que Bergson le rappelait, et l'adoration" fut initialement tourné vers Dieu avant de célébrer les amants.
Le "désenchantement" consiste par exemple en ceci que le sentiment, comme Icare, chute des hauteurs idéales, solaires, pour reprendre contact, un rude contact, avec la réalité analysable : voici Eros disséqué en termes biologiques, économiques, sociologiques et psychologiques. Voici des termes froids, secs, aseptisés pour rendre compte des élans du coeur : taux d'adrénaline, investissement, modèles sociaux, relation transférentielle, etc.
Le romantisme constitua sans doute la dernière tentative pour sublimer l'amour, le marquer au sceau de la transcendance, contre un matérialisme envahissant. Aujourd'hui, l'aspiration générale au bonheur, l'individualisme roi prétendent conserver la mythologie amoureuse (la Rencontre, l'Unicité de l'autre, l'Extase, etc.) dans un monde dominé par la production et la consommation à outrance. Le grand amour, oui, mais en croisières de luxe, l'extase érotique bien sûr, mais dans un duplex tout confort, le bonheur à deux, évidemment, mais entouré de tous les outils ménagers. La publicité n'arrête pas d'enrichir l'assimilation entre désir, ou sentiment, et avoir. Le terme de "possession" s'avère ambigu, de plus en plus.
L'aspiration au bonheur romantique se trouve contaminée par le kitsch, ce "beau pour tous", comme le disait justement Abraham Moles. La presse féminine, la littérature de gare, le cinéma grand public américain, les séries télévisées, les romances publicitaires, les clips, la psychologie de pacotille, l'éden Dysneyïfié envahissent la sphère affective à un degré que les bien-pensants ne soupçonnent guère. Eros fait vendre, le dieu ailé est devenu chef de produit ou expert en marketing, dans l'immense supermarché qui couvre la planète entière...
Voilà sur quelles bases sociologique, cette pièce, Tant d'espace entre nos baisers , s'est peu à peu construite. Il s'agissait ensuite, puisque le théâtre est l'espace privilégié du langage, son laboratoire même, de mobiliser ce discours amoureux, version post-moderne, et l'incarner, le faire vivre par des couples d'aujourd'hui, des socio-styles contemporains, dans cette espèce d'euphorie vide" qui constitue l'essentiel de l'ambiance publicitaire. Il s'agissait enfin d'accompagner cette tragi-comédie, pour époque en mal de repères éthiques et politiques, d'une musique (ici la Symphonie du Nouveau Monde !) largement "dé-sublimée" par la déclinaison des modes éphémères (reggae, rock, raï, rap, etc.). Le résultat final, surréaliste, témoigne bien de la folie de notre temps, "folie ordinaire" pour reprendre l'expression de Bukovski, folie quotidienne qui prend la forme de la normalité, de la fausse évidence, et que le théâtre a pour fonction - Molière nous l'a bien appris - de mettre en scène, afin de nous la faire clairement voir.
La pièce de Joël Dragutin décrit un état des choses (langage, geste, situations) et, grâce aux codes théâtraux, en fournit la métaphore et l'hyperbole, ou si l'on veut, la transposition et le grossissement. La morale de l'affaire, à chacun, selon ses convictions authentiques, de la tirer... Certains feront peut-être remonter le "mal" au projet faustien, prométhéen, de la civilisation industrielle, et en tireront argument pour un retour à la religion; d'autres dénonceront ici toutes les folies d'un néo-libéralisme et verront clairement la confirmation d'un juste projet révolutionnaire; d'autres enfin ne percevront aucune négativité dans cette énergie brouillonne, débordante, cet activisme tous azimuts, et vanteront les mérites du dynamisme post-moderne...
Mais, à ce point de l'analyse, le travail de l'auteur, du metteur en scène et/ou du dramaturge s'arrête, et commence celui du spectateur. Si ce travail critique ou réflexif est rendu possible ensuite, alors la pièce a joué, son rôle. Et l'on aura illustré, une fois encore, l'impertinente leçon de nos grands maîtres..."

Pierre CORCOS

 

saison 2000 - 2001