Théâtre 95 de Cergy-Pontoise
saison 2000 - 2001

 

 


Trilogie sur les Mythologies contemporaines
La Baie de Naples

affiche
Texte et Mise en scène
de Joël Dragutin

avec
Joël Dragutin, Marina Pastor

création 1985 & 1995
reprise en 2001


  EXTRAITS DE PRESSE
presse nationale
presse internationale


"La Baie de Naples fera peut-être surgir à l'esprit du spectateur l'image de ces banquets de l'Antiquité ou de la Renaissance où s'enchaînaient dans la joie, déglutition, "propos de table" et exploits alimentaires.
Ce rituel culinaire où l'homme "déguste le monde, sent le goût du monde" (M. Bakhtine) était joyeux car "l'homme triomphait du monde, l'avalait au lieu d'être avalé par lui" (idem).
La convivialité joyeuse et triomphante des person-nages de La Baie de Naples qui évoque ces banquets n'est qu'apparente. Car nos personnages "retournent contre les aliments un esprit de conquête qu'il sont incapables d'appliquer à la vie : ils manquent donc inévitablement d'esprit critique, leurs jugements et leurs renseignements sont peu sûr, voire dangereux, car leur euphorie ou leur mécontentement pro-viennent non des plats qu'ils absorbent mais des dispositions nerveuses du moment." (J-F Revel, Préface à la "Physiologie du Goût" de Brillat-Savarin).
Ce portrait du "narcisse glouton" caractérise l'im-puissance des personnages de La Baie de Naples. Devant l'opacité du monde, ils développent une névrose obsessionnelle qui se porte sur les aliments.
Leurs déréglements alimentaires renvoient au dé-sordre qui s'est emparé de leur esprit. L'excès qui consiste à "aller au delà du besoin" (Flaubert) n'est plus alors qu'un signe de l'angoisse qui les dévore.

La Trilogie de Joël Dragutin sur les mythologies contemporaines se présente comme une variation musicale sur l'usage de la parole dans notre société. Suggérant que la meilleure façon de sonder notre société est de mettre en scène son discours, la Trilogie nous laisse entendre la parole quotidienne dans sa banalité et sa folie ordinaire. Les signes conçus par les dirigeants des sphères politiques, économiques et médiatiques sont véhiculés par des intermédiaires qui se situent dans une trajectoire de pouvoir puis digérés par bribes par le reste de la société. Ces trois niveaux de discours s'articulent autour d'une hiérarchie sociale, dont La Baie de Naples représenterait le premier niveau, Eau de Cologne, le niveau intermédiaire, Le Chant des Signes, le niveau supérieur.

Une métaphore de notre société
Le spectacle de la Trilogie peut donner l'illusion du déjà entendu. Le repas de "La Baie de Naples" renvoie à notre façon de nous exprimer au sein de notre espace domestique. Le discours de gagnant de Gérard Desfontaine dans "Eau de Cologne" évoque l'univers de l'entreprise. La réunion du Chant des Signes nous fait revivre les discours délirants des hommes de pouvoir. Mais ces signes de reconnaissance et d'identité entre la scène et la salle qui permettent, dans un premier temps, aux spectateurs d'entrer dans le spectacle, débouchent sur un délire inattendu. Les spectateurs s'interrogent: Parlons-nous vraiment comme dans La Baie de Naples lorsque nous sommes entre nous? Vivons-nous vraiment dans cette jungle que nous décrit Gérard Desfontaine, ou encore dans cette société spectacle dont Le Chant des Signes donne la représentation et qui semble avoir pris le parti du non-sens et de l'irréel? La Trilogie développe une théâtralité maitrisée. Et la théâtralité "ce n'est pas la vie, ce n'est pas l'illusion: c'est le trouble, I'entre-deux" (Danielle Sallenave, Les Epreuves de l'Art). Le spectateur est donc mis ici délibérément dans le trouble. Il est au théâtre et en même temps il assiste aux choses mêmes, celles qui font son quotidien. La force de cette théâtralité est que l'illusion fonctionne par discontinuité. Si elle offre des éléments fragmentaires de reconnaissance, elle est aussi le moyen d'entrer dans son univers délirant, véritable métaphore de notre société.
Cette dernière notion est également au centre de la Trilogie. De même que La Baie de Naples ne représente pas un repas des classes moyennes mais une métaphore de tous nos repas d'amis, Eau de Cologne en est une du discours économique dominant et de ce qu'il implique pour notre société, comme Le Chant des Signes en est une autre, de la société spectacle.
La Trilogie oscille donc entre l'effacement du sens linéral et l'apparition d'un sens figuré, entre signes et sens, visible et invisible. Ce balancement n'est pas une simple affaire d'esthétique. A la théâtralité maîtrisée de la Trilogie répond de manière mimétique une théâtralité signifiante.
Une interrogation sur la perte de sens et de réel de notre société La force de cette écriture est en effet de dérouler le langage quotidien jusqu'à l'absurde qu'il contient. Il prend nos paroles quotidiennes au pied de la lettre pour mettre au jour la folie qu'elles recèlent. Il traque nos paroles afin qu'elles dévoilent leurs finalités implicites, mal perçues ou occultées le plus souvent. Ce qui est donc suggéré dans la Trilogie, c'est qu'il n'y a pas de paroles innocentes, que ce que la société met dans les mots, elle le retrouve dans les pratiques sociales qui donnent figure à notre monde. Mais en confrontant ainsi les signes déployés par les individus, les entreprises, les médias et les pouvoirs, au sens dont ils sont porteurs, il met le doigt sur la schizophrénie collective latente de notre société. Les signes de convivialité de La Baie de Naples dévoilent une impossibilité de communiquer. Le bonheur et la rationalité affichés par G. Desfontaine cernent un malheur et une irrationalité réels. L'illusion de réalité émise par la société spectacle, renforce l'irréalité de notre société. Notre linguiste se révèle donc être un sociologue, un anthropologue et même un philosophe. Et c'est ce passage entre ces différentes disciplines, cette pratique transversale entre les savoirs, qui fait de son approche une démarche singulière. Cette démarche inaugurée par La Baie de Naples, renforcée par la vision de la société qu'impliquait Eau de Cologne, trouve son aboutissement dans Le Chant des Signes qui en retour contribue à éclairer d'un jour nouveau les deux premières pièces. La Trilogie n'est pas en effet une simple juxtaposition de pièces. Elle forme un tout cohérent et signifiant, une fresque sur la société contemporaine. Les trois pièces mises ensemble, éclairées l'une par l'autre, dressent un tableau sévère de notre société, inquiétant parfois. Que devient en effet un monde qui ne se donne pour projet que des finalités utilitaires? Que devient la culture, quand elle a révoqué tout idéal et projet d'humanité? Que devient l'imaginaire même, quand il sombre dans le symbolique? Que reste-t-il de politique dans la politique-spectacle, et de social dans la société spectacle ? Et du spectacle, le théâtre en premier lieu, quand tout est spectacle? Ces graves questions sous-tendent la description que nous fait Joël Dragutin de notre monde. La Trilogie nous montre une société aspirée par le vide. Par le vide de sa politique, de sa culture, de sa communication. Les rapports entre les dominants mis en scène dans Le Chant des Signes et les dominés d'Eau de Cologne et de La Baie de Naples, sont marqués par l'indifférence et la résignation. La coexistence sociale semble aller de soi, et s'intégrer dans un consensus mou et diffus sur les principes de fonctionnement de la société, et les finalités qu'elle se donne. La jubilation et l'euphorie apparente qui traversent la Trilogie ne renferment dans le réel qu'un enfer d'apathie que l'on pourrait considérer aussi comme un "enfer du même". La société suggérée par la Trilogie semble en effet avoir aboli la dimension de l'ailleurs et de l'autre. L'avenir dans Eau de Cologne et Le Chant des Signes n'est qu'un prolongement barbare du présent. Le désir réel d'évasion qu'exprime Catherine dans son amour pour le Prince Charmant, n'aboutit qu'à un rêve de pacotille. L'ailleurs que symbolise La Baie de Naples, n'est que la projection des phantasmes et de la vacuité des gens ordinaires.

... Qui n'exclut ni le rire, ni l'humour

Le rire déploie ici toute sa gamme. On trouve le rire qui est la parure que se donne parfois le désespoir, et le rire enfantin. Car il y a aussi dans ce monde la légèreté et la naïveté de l'enfance, le regard d'enfant qui scrute obstinément le réel. On surprend enfin l'étonnement et l'ahurissement de l'ethnologue débarquant dans une société inconnue, dont il va observer et mesurer les coutumes et apprendre le langage. C'est d'ailleurs moins la compréhension de ce langage qui lui importe que sa musicalité, dont la logique sonore ne se superpose pas forcément à une logique du sens.
C'est donc un univèrs traversé par une tension euphorisante entre la gravité du propos et la légèreté des formes, un monde où le quotidien et le fantastique se côtoient, se mélangent, échangent leur place. Et c'est dans cet écart même, qui évoque le surréalisme, que Joël Dragutin lit le réel. Cet écart est également celui de l'humour, considéré comme un style, une façon de vivre et d'intervenir contre le monde, car notre homme préfere avoir les rieurs de son côté. Il ébranle donc par le rire l'ordre du monde, d'où son aspect négatif. Mais en opposant au savoir et à la rationalité, le rire du nonsavoir, il donne l'esprit nécessaire pour regarder le monde autrement et à neuf. D'où son aspect positif.
Nul mépris, nulle condescendance donc chez lui qui, en observant la société, sait aussi qu'il participe à ce qu'il dénonce. De cette impossibilité d'observer le monde d'un dehors illusoire, il faut en rire aussi.
Si certains traits de cet univers appartiennent au réalisme et même au naturalisme, ceux-ci sont réintégrés dans une perspective très personnelle. Il s'agit d'une écriture contemporaine, qui tente de renouveler notre regard sur le monde actuel. A cene fin, I'auteur ne perd jamais de vue qu'il s'adresse à des spectateurs. Son objectif n'est pas pour autant de leur imposer un point de vue ou de leur transmenre un message, mais simplement, dans la manière qui est la sienne, de leur faire éprouver dans un espace et un temps compressés, la folie dont est tissé notre quotidien, dans le plaisir partagé que doit être, selon Molière, le théâtre."

Franck Bauchard
texte paru dans "Ancrages Magazine" Juin-Août 1990