Mortagne menacée

C’est tout à la fois dans la nature des choses et dans l’esprit de la compétition : le (la) détenteur(trice) d’un titre de champion(ne) du monde suscite la convoitise, toujours opiniâtre, souvent acharnée, parfois hargneuse, de ses rivales et rivaux. La bourgade de Mortagne-au-Perche, qui détient depuis 1992 le titre de capitale mondiale de l’anonymat, n’échappe pas à la règle : elle se voit périodiquement contester (au sens anglais du terme) son titre, par telle ou telle commune en mal de publicité. Mais il en faut plus pour faire trembler Mortagne sur ses fondations, tant il est vrai que la championne est en mesure, à tout moment, de justifier son classement en écrasant, de toute la vigueur de son anonymat, les adversaires les plus coriaces ou les plus ambitieux. Mortagne et les Mortagnais ont le sens des valeurs : il ne leur serait pas venu à l’idée de s’autoproclamer champions de l’anonymat, et ce n’est qu’au terme d’une sélection rigoureuse et de performances homologuées à chaque étape que Mortagne est devenue ce qu’elle est. Car, après tout, qu’est-ce que l’anonymat ? N’est-ce pas cette attitude courageuse, admirable, qui, dans un monde saturé de communication et gangrené par le star-system, consiste à revendiquer l’obscurité, à rechercher, à petits coups de gestes discrets et de phrases murmurées, l’effacement et l’oubli ? Croit-on donc qu’on y parvienne en l’espace de quelques mois, rien qu’en demandant à ce que soit oblitérée des guides de voyage la mention « mérite le détour » ? Non, messieurs, l’anonymat, c’est une ascèse, un sacerdoce, l’œuvre des générations et non la dernière posture à la mode ! Dès lors, on serait tenté de rire, si l’affaire n’était pas si grave, lorsque la commune de Charon-sur-Vesgre, pour ne citer qu’elle, se pose en challenger de Mortagne et se dit en mesure de prouver « l’étendue vertigineuse de son potentiel d’anonymat » (sic). Est-il permis, tout en restant beau joueur, de rappeler à Charon-sur-Vesgre que son restaurant La Table des Gourmets est connu à plus de quarante kilomètres à la ronde ? Que son association des Amis de l’orgue de Charon rayonne sur deux, si ce n’est pas trois, départements ? Que Lionel Pichegru, enfant du pays et Charonnais par excellence, a vendu plus de quatre cent vingt exemplaires de ses Stances à la Vesgre, et qu’il est passé deux fois, excusez du peu, dans l’émission de José Artur sur France Inter ? Il faut savoir raison garder. La position de Mortagne-au-Perche n’est certes pas inexpugnable, dans l’absolu, mais il faudra plus qu’une poignée de Charonnais fanatiques pour bouleverser le palmarès. On ne naît pas anonyme, on le devient !

Professeur François Rollin