Mortagne, Capitale de l’anonymat

« … Déjà inscrite au Patrimoine mondial de ’humanité, rangée parmi les merveilles du monde, jumelée avec de nombreuses micropoles du monde entier,Mortagne vient en outre de se voir honorée d’une distinction supplémentaire. C’est en effet notre bonne cité onduleuse et chaloupée qui a été choisie hier par le Comité international pour expérimenter l’avenir. Rien que ça, on ne vous le fait pas dire. Comme chacun sans doute l’avait plus ou moins pressenti, l’avenir est prêt depuis un bon moment. Le fait a tardé à être révélé, faute pour le Comité de savoir où le mettre. Un concours a donc été préparé dans le plus grand secret, auquel nos édiles se sont empressés de présenter la candidature de la petite Venise du Perche, à l’insu, certes, de leurs administrés, mais pour leur plus grand bien.

Les débats, on l’imagine aisément, ont été houleux, car nous avions quelques concurrents sérieux. Une majorité s’est finalement dégagée à grand-peine (et notre mérite n’en est que plus éclatant) en faveur de Mortagne, grâce en grande partie au désistement d’un concurrent kirghize qui avait su séduire le jury mais qui, malheureusement pour lui, ne présentait pas toutes les garanties morales et surtout bancaires requises.

L’avenir, tel qu’immédiatement après l’élection il a été dévoilé par une équipe composée – louable souci de transparence et de démocratie ! – pour partie de ses zélateurs et pour partie de ses contempteurs, ne manquera pas, on vous en fiche son billet, de susciter exaltation et enthousiasme. Rarement, dans le passé, avenir aura été aussi bien préparé (voir encadré). S’il devait, ce dont on peut difficilement douter tant tout semble avoir été prévu et rien laissé au hasard, résister à cette épreuve percheronne, ses dispositions seraient ensuite étendues à l’ensemble de la planète (animaux compris, puisque c’est là l’un des axes majeurs du projet).

Pourquoi nous ?, diront certains. Eh bien, justement, parce qu’il lui fallait, à cet avenir bourré jusqu’à la gueule de gadgets et de colifichets, capable aussi bien de transformer n’importe quel individu en centrale électrogène que de faire pousser des truffes dans de la limonade de synthèse, de guérir l’alzheimer précoce du nourrison que de le provoquer, il lui fallait, nous osons le dire, et la Renaissance et le boudin, il lui fallait et la lumière et l’obscurité, que seule notre cité est capable de conjuguer à un si haut degré. Cette singularité qui est la nôtre est aujourd’hui reconnue de façon insigne. Seul un Mortagnais peut dire en effet, en jurant comme un Chartier : « Qu’est-ce que mille ans ? Les temps sont courts à celui qui pense, et interminables à celui qui désire. »

Aristide Pampers
Mortagner Allgemeine